Le Point de vue du réalisateur.


Voici l’histoire d’une famille, ou presque…

En littérature, le modèle de la saga familiale a été défini par Thomas Mann : en trois générations, le grand-père lance le clan dans le monde, le père porte la famille au sommet de la société et le fils renonce aux valeurs fondatrices de la réussite. Dans Taxidermie, ce schéma est repris, déformé, amplifié et bouleversé. J’envisage ce film, l’histoire de ces trois générations, comme un film à sketches. Un film à sketches qui n’obéirait pourtant pas aux règles traditionnelles du genre car c’est bien ici une histoire complète qui en émerge.

Trois histoires, trois périodes historiques, trois mondes différents mais un même réalisateur, une même équipe technique, des mêmes acteurs, la récurrence d’images, de mouvements et de symboles qui devraient conférer à ces histoires une unité avant même le dernier volet et l’histoire de Lajos - le véritable point de départ de toute l’histoire - qui guide le spectateur jusqu’au dénouement final. Mélange de déformations grotesques de la réalité, de visions surréalistes et de faits historiques. Il s’agit d’un univers proche de celui de Gabriel Garcia Marquez. J’ai trouvé dans le monde de l’écrivain hongrois Lajos Parti Nagy un monde qui pourrait être le mien, les deux premiers opus sont adaptés de deux de ses nouvelles (j’ai écrit la dernière).

Alors que le corps de Lajos devient sculpture, l’être qu’il représente disparaît. Il laisse derrière lui un torse fait de divers matériaux, mais qui ne porte plus de nom. Son projet est profane, celui d’imiter l’oeuvre de Dieu, en créant une oeuvre d’art parfaite, et le rend immortel non seulement en tant qu’artiste mais en tant que corps. Le corps, que la nature rend parfait bien qu’il tende à pourrir, devient ici une exposition dans un hall de musée. Il est dans une salle entre La Fontaine de Duchamp et David de Michel-Ange.

Au centre de ce film, il y a le corps humain - dans sa réalité naturaliste et avec ses désirs surréalistes. Et, au fur et à mesure que les désirs habitent le corps, le surréalisme prend le dessus sur le naturalisme. Chaque scène du film peut exister indépendamment des autres. Mais, mises bout à bout, toutes ces scènes prennent comme par magie, un sens nouveau. La manière cruelle de raconter l’histoire contient une brutalité émotionnelle, bien plus forte que la brutalité des images. Le film explore les frontières extrêmes de la vie humaine, et ses limites. Il y a grossier et grossier.

Les fantasmes érotiques de Vendel me fournissent l’occasion de braver un tabou relatif en art cinématographique : le phallus en érection. Cet organe est au centre de l’histoire. Réduit au sort d’officier d’ordonnance, Vendel ne peut atteindre le plaisir et la liberté que grâce à lui. En même temps je m’efforce de donner aux scènes qui risquent de paraître pornographiques une apparence plaisante, si typique des photographies sexuelles du début du XXe siècle.

Les épreuves «sportives» de Kálmán ne diffèrent en rien des sports de compétition. Cette capacité à ingurgiter un maximum de nourriture en un minimum de temps correspond au gabarit monstrueux des lutteurs sumo, aux muscles surdéveloppés des haltérophiles, à la très grande taille des basketteurs. La particularité de son sport est de n’avoir jamais été homologué. Mais les idées de son époque auraient pu le faire reconnaître. Dans ces conditions la «remise à zéro» n’est pas une manifestation dégoûtante, sauvage, mais répond d’une façon naturelle au défi que lance toute compétition aux sportifs.

Au moment de mourir, juste avant que la lame ne le frappe et ne sectionne sa vie, le narrateur de cette histoire comprend que son corps, cette parfaite oeuvre d’art, ne forme un tout que parce qu’il est composé d’histoires. Ce sont elles le liant de sa vie - des histoires et des interprétations de son héritage familial qui lui reviennent en mémoire et ont façonné son identité.

J’ai voulu créer à travers ce destin un monde où résonnent des interrogations intemporelles.



György Pálfi